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Blogue : Apple doit garder le cap sur la détection des images d’abus pédosexuels et ignorer les pressions des fanatiques de la vie privée en faveur du maintien du statuquo dans l’espace numérique


, directrice générale du Centre canadien de protection de l’enfance

Quand on consacre sa vie à renforcer la sécurité des enfants sur Internet, on ne peut s’empêcher d’accueillir avec beaucoup de scepticisme les grandes annonces et les belles promesses des entreprises de technologie.

Jusqu’à récemment, amadouer ces entreprises pour qu’elles fassent des concessions en faveur de la sécurité et de la réglementation s’apparentait à un travail de Sisyphe. Cependant, les enfants, les survivant.e.s et les ONG qui travaillent dans ce domaine commencent à voir apparaître des signes qu’un changement significatif pourrait être possible.

Ainsi, quand Apple – l'un des traînards de l'industrie au chapitre de la protection des enfants – a dévoilé son projet de déployer un outil permettant de détecter les téléchargements d’images d’abus pédosexuels sur ses serveurs, j’ai vu ça comme une victoire de plus pour la cause. Venant d’Apple – une entreprise qui suscite l’admiration pour sa force motrice et son sens de l’innovation dans l’espace numérique, c’était en outre un moment charnière hautement symbolique.

Cinq semaines plus tard, Apple renonçait à son projet et en suspendait indéfiniment le déploiement.

L’annonce du projet avait déclenché un flot de désinformation et de mises en garde alarmistes contre un État de surveillance. Les détracteurs ont crié au scandale, évoquant des scénarios catastrophe où Apple infiltrerait le contenu de votre téléphone et où les forces de l’ordre défonceraient des portes chez des utilisateurs innocents.

On dirait que chaque fois que des acteurs de l’espace numérique veulent prendre des mesures pour diminuer la pédocriminalité sur leurs plateformes, elles se butent aux critiques à courte vue des technologues et des groupes libertaires, qui se posent en grands défenseurs du droit à la vie privée. Apple avait beau se montrer rassurante et promettre la transparence, les réactions hostiles continuaient de faire les gros titres.

Le projet de détection proactive d’Apple reposait sur la comparaison automatique des images conservées sur les appareils des utilisateurs avec des images d’abus pédosexuels connues qui auraient été vérifiées par deux organismes de protection de l’enfance indépendants. Or, la détection de correspondances sur un appareil n’aurait eu de suite qu’après le téléchargement d’au moins 30 images abusives sur iCloud (les serveurs d’Apple). Dès lors, Apple aurait procédé à une vérification manuelle avant d’alerter les autorités.

Il se trouve que l’accès aux données locales proposé par Apple ne diffère en rien de l’accès que la grande majorité des utilisateurs consentit sans hésitation à des centaines d’applis.

Les milliards d’utilisateurs d’applications comme Facebook, Instagram, WhatsApp, VSCO, Snapchat, TikTok et tant d’autres permettent bien à ces services d’accéder à toute leur liste de contacts, à leur position en temps réel, à leur microphone et à leur galerie de photos.

Le principal argument des groupes de défense de la « vie privée » est que les pouvoirs publics et les forces de l’ordre pourraient contraindre Apple à abuser de cet accès très limité et ciblé à leur profit. Alors pourquoi restent-ils silencieux quand la même chose pourrait arriver aux données que toutes ces autres applis siphonnent sur les appareils de leurs nombreux utilisateurs?

La vérité, c’est que ces groupes ne se soucient pas tant que ça de la vie privée. Ce qu’ils veulent surtout, c’est d’empêcher le plus possible la réglementation d’Internet. Ils mettent tout en œuvre pour semer le doute et bloquer tout ce qui bousculerait l’ordre établi il y a des dizaines d’années, quand personne n’imaginait tous les problèmes que l’émergence d’un réseau véritablement mondial causerait.

Ces groupes évoquent des perspectives exagérées et largement théoriques, comme si des gouvernements autoritaires attendaient patiemment que les entreprises de technologie se lancent en premier pour ensuite envahir la vie privée de leurs citoyens. L’argument de la pente glissante est constamment invoqué pour empêcher tout progrès, comme si le droit absolu à la vie privée était la seule chose qui pesait dans la balance. Pendant ce temps, les organismes qui veillent sur la protection et la vie privée des enfants savent trop bien que les cas d’exploitation et d’abus d’enfants dans l’espace numérique se comptent par milliers chaque jour en raison du manque d’encadrement d’Internet.

J’entretiens des rapports étroits avec des survivant.e.s qui seront troublés toute leur vie à l’idée que des images des abus qu’ils ont subis enfants circuleront sur Internet à perpétuité, et ce que j’entends tout le temps, c’est que leur guérison ne sera jamais complètement possible tant que ces images n’auront pas disparu. Le projet d’Apple, bien qu’imparfait, répond à ce besoin.

Curieusement, les détracteurs n’ont jamais manifesté d’inquiétude ni proposé de solution face aux atteintes incessantes à la vie privée que les victimes d’abus pédosexuels avec prise d’images subissent chaque jour de leur vie. Au contraire, ils s’acharnent à nous mettre en garde contre certains dangers hypothétiques au lieu de dénoncer les ravages qui se produisent devant leurs yeux, tout en faisant pression sur les entreprises pour qu’elles abandonnent toute initiative en faveur d’un Internet plus sûr.

Pour le bien des enfants et des survivant.e.s, j’espère qu’Apple se dressera devant ces critiques injustifiées, relancera cette importante initiative et montrera la voie à suivre au reste de l’industrie.

-30-

Un mot sur le Centre canadien de protection de l’enfance : Le Centre canadien de protection de l’enfance (CCPE) est un organisme de bienfaisance national qui se consacre à la protection personnelle de tous les enfants. Il veut réduire l’exploitation et les abus sexuels d’enfants et offre à cette fin des programmes, des services et des ressources aux familles, au personnel éducatif, aux organismes de services à l’enfance et aux forces policières du Canada ainsi qu’à d’autres intervenants. Cyberaide.ca — la centrale canadienne de signalement des cas d’exploitation et d’abus sexuels d’enfants sur Internet — relève aussi du CCPE, de même que Projet Arachnid, une plateforme Web qui détecte les images d’abus pédosexuels connues sur le Web visible et le Web clandestin et qui envoie des demandes de suppression à l’industrie.

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